jeudi 5 décembre 2013

Napoléon (1927) d'Abel Gance au Royal Festival Hall le 30 novembre 2013

Napoléon à Londres le 30 novembre 1980

La projection du Napoléon le 30 novembre dernier marque exactement le 33e anniversaire de la première présentation du film restauré par Kevin Brownlow avec la partition de Carl Davis, cette dernière étant un des éléments les plus importants de cette restauration. Depuis cette première projection avec orchestre (antérieure même à la projection new-yorkaise de janvier 1981 avec la partition de Carmine Coppola), le film a pris de l’ampleur. De 4h50, il est passé à 5h31, des erreurs de montage ont été corrigées et la qualité des éléments a été grandement améliorée.
C’est dans des conditions optimales que le public londonien a pu apprécier ce film français monumental avec en prime un des tous meilleurs orchestres de Londres, le Philharmonia Orchestra dirigé par Carl Davis lui-même. La salle archi-pleine a réagi au quart de tour à tous les mots d’auteur et autres clins d’œil dont Gance a parsemé son film. C’était un sérieux contraste par rapport à l’expérience particulièrement pénible que j’avais vécu à la Cité de la Musique en décembre 2009 où avait été présenté une restauration ancienne de Kevin Brownlow (de 1983) avec la partition sinistre de Marius Constant en décalage total avec le film. J’avais fui la salle au premier entracte, profondément déprimée par cette partition lugubre, de voir le public s’ennuyer mollement et d’entendre les ricanement d’autres spectateurs.
Assister à une projection de Napoléon, c’est un marathon. Mais, il n’y a pas de temps morts. Les deux premières heures passent à une rapidité confondante. Gance concentre dans la première partie une quantité d’innovations techniques incroyables : caméra portée, sur une luge, à dos de cheval, suspendue sur un pendule, écran divisé, montage frénétique, grand angle, etc. Cette débauche d’innovations pourrait n’aboutir qu’à une série de séquences pour épater le spectateur. En fait, Gance utilise toujours la technique au service de la narration. Il nous plonge dans l’univers de l’école de Brienne et de la Révolution française avec une acuité visuelle qu’il ne renouvellera jamais par la suite.
Carl Davis part d’un principe qui me semble évident : la primauté doit rester au film lui-même. Il n’est pas question de tirer la couverture à lui en ignorant le rythme, l’émotion et l’ambiance générale du film. Il met donc en lumière les personnages de Gance avec leurs émotions directes : amour, solitude, désespoir, passion. Il ne cherche pas un second degré qui n’existe pas dans le langage visuel de Gance. Il illustre à la perfection les états d’âme du petit Bonaparte victime de ses camarades tout autant que la montée en puissance de la Marseillaise au couvent des Cordeliers. Quand on songe que Carl Davis a composé cette partition en seulement trois mois et à une époque où la composition pour le cinéma muet n’était pas encore revenue à l’ordre du jour, on ne peut que tirer un coup de chapeau à l’auteur. En mêlant les compositeurs de l’époque napoléonienne (Beethoven, Haydn, Mozart, Gossec, Dittersdorff) à ses propres thèmes (en particulier celui de l’aigle), il recrée l’ambiance dans la laquelle vivait tous les personnages à l’écran. Il ne faut pas oublier que la période révolutionnaire le fut aussi au niveau musical. Beethoven révolutionnait la symphonie et secouait la tradition classique pour faire éclore le Romantisme.
Le spectateur français se demande toujours comment réagir face au personnage de Napoléon, les préjugés entrent en scène et empêchent parfois d’apprécier le film de Gance tel qu’il est : un grand livre d’images animées, épique, flamboyant avec l’humour d’un Alexandre Dumas. Le public anglais ne se pose pas ce genre de questions et apprécie tous les aspects humoristiques.
Cette dernière restauration est teintée et virée. Si les teintes ambrées apportent une chaleur bienvenue à de nombreuses scènes comme pour la Marseillaise, par contre le teintage rouge rend parfois certaines scènes difficiles à distinguer. Le meilleur exemple est la bataille de Toulon. Entièrement tournée en studios, Gance réussit le tour de force de suggérer les éléments déchaînés, la pluie battante, la boue et les morts qui s’entassent. Alors que dans la version de 1983 en noir et blanc, cette scène m’avait beaucoup impressionnée par sa construction, j’ai eu ici beaucoup de mal à en suivre le déroulement à cause du manque de contrastes apportés par le rouge et les lumières réverbérées de l’orchestre. Elle en a d’ailleurs dérouté plus d’un. Elle mérite cependant d’être revisitée car c’est une magnifique réussite mêlant chaos et intimité superbement accompagnée par l’Egmont de Beethoven. Cette scène n’était pas à son avantage ce samedi à cause des problèmes précités.
Le triptyque final est un moment inoubliable pour tout spectateur qui a eu la chance de le voir ainsi projeté sur grand écran. Deux rideaux s’écartent et révèlent soudain un écran trois fois plus large sur lequel un immense panorama (une carrière près de La Garde figurant l’entrée en Italie) apparaît. Pour cette séquence magique, Carl Davis a utilisé des variations sur Le Chant du départ de Joseph Méhul qui furent composées par Honegger lors de la première du film. Davis réitère les motifs principaux qui sont couronnés par une Marseillaise flamboyante et un drapeau tricolore qui apparaît à l’écran. Cette célébration de la France révolutionnaire – que nous n’oserions peut-être pas réaliser en France - donne à Londres une sorte d’exaltation de 14 juillet festif et joyeux. Napoléon est une expérience totale, visuelle, émotionnelle et musicale dans cette restauration. C’est un moment unique pour tout spectateur qui a eu la chance d’y participer.
Si vous voulez en savoir plus sur le film, vous pouvez lire mes interviews de Kevin Brownlow et de Carl Davis ou lire le livre de Kevin Brownlow sur la restauration du film (dont je suis la traductrice). Vous pouvez aussi jeter un oeil à une scène perdue du film dont j'ai retrouvé et animé des photogrammes.

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