dimanche 9 novembre 2014

J'accuse (1919) d'Abel Gance à la Salle Pleyel le 8 novembre 2014

Edith Laurin (Maryse Dauvray) et Jean Diaz (Romuald Joubé)
J'avais découvert, éblouie, sur grand écran cette superbe restauration du film de Gance en octobre 2009 au Festival de Pordenone en Italie (Giornate del cinema muto). J'avais alors écrit une critique enthousiaste à mon retour du festival. Voici mes impressions d'alors:
Ce film d'Abel Gance est sorti en DVD l'année dernière aux USA chez Flicker Alley. La restauration réalisée par le Nederland Filmmuseum, Amsterdam et Lobster Films Paris a été faite à partir d'éléments divers et offre la version la plus longue à ce jour du film. J'ai vu -bien entendu- plusieurs fois le film sur ce DVD. J'en avais tiré que les éléments mélodramatiques réduisaient l'impact du 'réveil des morts' de la partie finale. Avant la projection, j'ai pu parler avec diverses personnes qui avaient été impliquées directement dans cette restauration. Toutes sans exception avaient les mêmes réserves sur le contenu mélo et le jeu des acteurs. J'ai également discuté avec le musicien en charge de l'accompagnement, Stephen Horne. Cet excellent pianiste et compositeur anglais avait passé du temps à regarder le film pour bien l'assimiler sans pour autant mettre par écrit sa musique. Il arrivait devant ce marathon (3H15!) avec une certaine tension mais avait déjà des idées bien arrêtée en ce qui concernait certains éléments comme les chansons françaises traditionnelles du début du film.
J'aurais du retourné sept fois ma langue dans ma bouche avant de parler du mélodramatisme excessif du film. D'abord cette copie est une pure merveille de clarté et d'homogénéité (quand on sait que les éléments étaient très divers!). La photographie de Léonce-Henri Burel dégage une poésie incroyable aussi bien dans les scènes d'extérieurs où on sent littéralement le frémissement du vent dans les branches et on a l'impression d'entendre les ruisseaux qui courrent. Les scènes au bord de l'eau avec Romuald Joubé et Marise Dauvray sont sublimes de beauté. Certes, cette beauté est visible sur le DVD, mais, sur cette copie 35 mm, c'est incomparable. Quant au jeu des acteurs, l'aspect excessif disparait sur grand écran où leur ampleur soudain devient juste. Comment expliquer cette différence ? Ce n'est pas la première fois qu'un film se révèle à moi sous un nouveau jour sur grand écran, mais, cette fois-ci, c'est particulièrement troublant. D'abord, il y a le problème de la vitesse de projection. Apparemment, il y a eu d'âpres discussions avant le festival: 16, 17 ou 19 im/sec? Finalement, David Robinson, le directeur du festival, m'a confirmé que le film est passé à 17 im/sec, un compromis entre le DVD (à 19) et les 16 im/sec proposées par Kevin Brownlow. A cette vitesse, tout tombe en place. Les mouvements restent légèrement rapides dans les scènes d'action, mais pour les scènes intimes, c'est parfait. Et puis, il y a la musique. Stephen Horne nimbe le film d'une poésie et d'une subtilité qui élimine entièrement le grotesque de certaines scènes. Son interprétation du personnage de Maria Lazare, qui est un revanchard particulièrement caricatural, est formidable: il lui offre un thème comique qui donne de l'ampleur au personnage au lieu de le ridiculiser. De même, Séverin-Mars, la brute épaisse, a ici une épaisseur humaine que je ne soupçonnais pas. Le film tomble en place, tel que Gance l'avait voulu. Une vision poétique, complexe et parfois très ambiguë de la guerre et de ses conséquences. Les intertitres qui sont parfois un peu ronflants (le traducteur américain des intertitres m'a parlé de  'purple prose' = style ampoulé!) prennent soudain toutes leurs places. Il s'accordent avec le style visuel du film. Contrairement aux Ten Commandments de De Mille, que j'ai vu également au festival, ils ne suscitèrent pas le rire. D'ailleurs, il y avait une émotion visible dans le public. On sentait une tension et une attention inhabituelle. Après un tout petit entracte, le film a repris son cours et Stephen Horne s'est à nouveau surpassé pour la dernière partie. Toutes les personnes auxquelles j'ai parlé à la fin du film ont dû reconnaître qu'ils avaient été vraiment émus par le film et les personnages. Un film comme celui-ci ne peut être vu que sur grand écran avec un accompagnement musical 'live'. La musique de Stephen Horne était particulièrement remarquable en indiquant les sentiments intimes des personnages et l'atmosphère d'une scène sans la souligner excessivement. (D'autant plus que le film a été présenté à Amsterdam récemment avec un accompagnement de guitare électrique complètement raté.)
J'ai pu observé à quel point Kevin Brownlow était tendu avant la projection de ce film qui lui tient particulièrement à coeur. Il a été totalement justifié par cette projection : ce film est effectivement une expérience émotionnelle qu'il faut avoir vécue.
On ne peut que regretter que cette restauration n'a toujours pas été programmée en France. Gance semble toujours appartenir à la liste des cinéastes 'maudits' en France... Et le film est considéré par certains comme un 'poison pour le public'. Mais quand une restauration de cette envergure est réalisée, il serait bien qu'une institution quelconque offre une projection au public français avec -de préférence- une très bonne musique (la partition orchestrale de Robert Israel ou le piano de Stephen Horne).
P. Schoeller
Cinq ans plus tard, J'accuse  a enfin droit à sa première française, en grandes pompes, avec tous les corps constitués, à la Salle Pleyel. Le film ne semble pouvoir être montré dans notre pays que dans un cadre officiel: la commémoration de la Grande Guerre. Pourtant de nombreux festivals internationaux n'ont pas attendu cette commémoration pour projeter le film qu'ils considéraient comme une oeuvre importante dans  l'histoire du cinéma mondial. Même avec 6 ans de retard depuis la première projection du film, il faut quand même se réjouir que J'accuse ait enfin droit à une projection publique. Pourtant Arte claironnait dans ses communiqués de presse que nous allions avoir droit à une "première mondiale". En fait, la chaîne franco-allemande ne parlait pas du film, mais de la nouvelle partition commandée au compositeur français Philippe Schoeller pour l'accompagner. Comme c'est pratiquement toujours le cas pour les commandes d'Etat, on a choisi un compositeur contemporain dans la mouvance de l'IRCAM. Dans de nombreuses interviews relayées par la presse, Schoeller nous a expliqué sa technique pour accompagner le film. J'ai été assez sidérée de l'entendre dire lors une interview à France Musique le 4 novembre dernier que, pour composer cette partition, "il ne faut pas trop regarder le film." [sic] En fait, sa perception de la musique pour le cinéma muet est parfaitement cohérente: il vaut éviter d'illustrer l'image. Comme il le dit, dans un langage aussi abscons que sa musique: "La musique n’a pas besoin de dire ce qui est déjà dit. Elle aspire à révéler l’indicible. Il lui faut garder une distance, se contenter d’enrober le film en se choisissant quelques couleurs, climats ou nappes expressives qui alors structurent le discours en fonction de champs sémantiques récurrents." De la théorie à la pratique, il y a un monde. La partition que nous avons entendue à la Salle Pleyel n'était certainement pas illustrative. Si à l'écran on chantait la Marseillaise ou une chanson populaire (mentionnée dans les intertitres), la musique de M. Schoeller les ignorait totalement. Après tout, ce parti pris peut avoir un sens si la musique réussit à magnifier les sentiments et les émotions des personnages. Hélas, nous n'avons entendu qu'une grisaille sonore qui ignorait superbement les éléments de l'intrigue, en particulier les moments d'humour. Il y a un malentendu à clarifier. Abel Gance n'était pas un cinéaste cérébral. C'était un émotif, un instinctif qui repondait à ses émotions profondes. Ses images étaient le reflet de celles-ci. Alors, pourquoi devrait-il être illustré par une partition purement conceptuelle et abstraite qui ne répond pas aux émotions des personnages? C'est un non-sens. Il existe pourtant des compositeurs de talent en France comme Amaury du Closel qui a fait une superbe musique pour Michel Strogoff (1926) ou Marc-Olivier Dupin pour Monte-Cristo (1928) qui savent se mettre au service des images. 
C'est grâce au talent de Gance que le film survit à ce traitement. Le manque d'empathie de la musique ne m'a empêchée de suivre avec intérêt ce mélodrame transcendé par la beauté des images et le lyrisme de son réalisateur. Tous les acteurs donnent le meilleur d'eux-mêmes ; Maryse Dauvray, Séverin-Mars et Romuald Joubé sont réellement possédés par leurs personnages auxquels ils donnent une vérité sans pareil. L'intensité émotionnelle vient aussi du travail sur la lumière avec des clairs-obscurs magiques. Alors, il faut profiter de cette commémoration pour découvrir le film sur grand écran dans de nombreuses projections (accompagnées au piano) à la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, à la Cinémathèque française et à Compiègne. 

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